Pour le Centre du Mali, notamment dans les zones rurales où les conflits opposent agriculteurs, éleveurs, autorités coutumières et parfois d’autres acteurs, il faut éviter de commencer directement par une réunion de réconciliation. La démarche la plus efficace consiste d’abord à comprendre précisément le conflit, puis à créer les conditions d’un dialogue sécurisé et enfin à construire des accords locaux vérifiables.
- Démarche générale en 8 étapes
Étape 1 — Faire un diagnostic participatif du conflit
Avant toute intervention, il faut répondre à six questions :
- Qui sont les parties en conflit ?
- Quel est l’objet précis du conflit ?
- Où le conflit se produit-il ?
- Depuis quand existe-t-il ?
- Quelles sont les causes profondes et les causes immédiates ?
- Qui sont les acteurs capables de contribuer à la solution ?
Il est important de distinguer : les causes profondes, les facteurs déclencheurs, les facteurs aggravants et les conséquences du conflit.
- Identifier les principales causes des conflits au Centre du Mali
- Conflits liés à l’espace et à la terre
C’est souvent le cœur du problème : réduction des espaces pastoraux, occupation des couloirs de transhumance, obstruction des passages des animaux, extension des champs dans les zones de pâturage, occupation des terres communautaires, conflits autour des terres cultivables, limites territoriales mal définies, contestation des droits fonciers et pression démographique.
- Conflits autour de l’eau
Les points d’eau constituent des zones particulièrement sensibles : accès aux mares, accès aux puits et forages, concurrence entre animaux et populations, utilisation simultanée des points d’eau, dégradation des ouvrages hydrauliques, absence de règles locales de gestion.
- Dégâts causés par les animaux
Il faut documenter précisément :
Champ → passage des animaux → dégâts → plainte → réaction → escalade éventuelle.
Les questions essentielles sont ensuite :
Qui constate les dégâts ?
Qui évalue leur importance ?
Qui décide de l’indemnisation ?
Sans mécanisme accepté par tous, chaque incident peut devenir une source de vengeance.
- Conflits liés à l’agriculture
Par exemple : installation de nouveaux champs, extension des superficies cultivées, culture sur les passages traditionnels des animaux, récoltes non protégées, résidus agricoles, exploitation des ressources naturelles.
- Conflits liés à la transhumance
Il faut identifier : les itinéraires habituels, les périodes de déplacement, les zones de repos, les points d’eau, les zones de pâturage, les villages traversés, les règles traditionnelles de passage.
- Affaiblissement des mécanismes traditionnels
Dans certaines zones, les mécanismes traditionnels de règlement des différends sont fragilisés par : la perte de confiance, la politisation, les déplacements de populations, l’insécurité, l’apparition de nouveaux acteurs armés, les changements démographiques.
- Cartographier le conflit
Il est très utile de réaliser une cartographie communautaire des conflits.
Pour chaque zone, établir une fiche :
| Élément | Informations à recueillir |
| Village/commune | Localisation |
| Type de conflit | Foncier, pastoral, eau, dégâts, etc. |
| Parties concernées | Agriculteurs, éleveurs, etc. |
| Origine | Cause initiale |
| Déclencheur | Événement récent |
| Zone sensible | Champ, mare, piste, pâturage |
| Nombre de personnes touchées | Estimation |
| Historique | Incidents antérieurs |
| Médiateurs disponibles | Chefs, mairie, leaders, etc. |
| Niveau de tension | Faible / moyen / élevé / critique |
| Solution souhaitée | Proposition des communautés |
- Identifier les acteurs avant la réconciliation
Il ne faut pas inviter uniquement les chefs traditionnels.
Il faut rechercher une représentation équilibrée :
Agriculteurs : chefs de villages, représentants des agriculteurs, femmes, jeunes, propriétaires terriens.
Éleveurs : chefs de fractions, représentants des éleveurs, bergers, jeunes éleveurs, femmes d’éleveurs.
Autorités : autorités administratives, communes, services techniques, services chargés de l’élevage, services agricoles, services fonciers.
Société civile : associations de femmes, associations de jeunes, organisations paysannes, organisations d’éleveurs, ONG, leaders religieux.
Médiateurs : Il peut être utile de constituer un comité local de médiation, comprenant des représentants des différents groupes.
- Faire des consultations séparées avant le dialogue commun
C’est une étape très importante.
Il est généralement préférable de ne pas réunir immédiatement les parties en conflit.
Faire d’abord :
Consultation des agriculteurs
Questions :
- Quels sont vos principaux problèmes ?
- Quels espaces considérez-vous comme agricoles ?
- Quels espaces considérez-vous comme pastoraux ?
- Quels incidents avez-vous subis ?
- Que demandez-vous aux éleveurs ?
- Quelles concessions êtes-vous prêts à faire ?
Consultation des éleveurs
Même questionnaire :
- Quels sont vos problèmes ?
- Où passe la transhumance ?
- Quels sont les points d’eau ?
- Quels incidents avez-vous subis ?
- Quelles sont vos revendications ?
- Quelles concessions êtes-vous prêts à faire ?
Cette méthode permet de faire émerger les véritables problèmes sans confrontation directe.
- Organiser ensuite le dialogue communautaire
Le dialogue doit respecter quelques règles fondamentales :
Règle 1 : Chaque partie doit pouvoir parler.
Règle 2 : Personne ne doit être humilié ou accusé publiquement.
Règle 3 : On parle des faits, pas des identités communautaires.
Il faut éviter :
« Les éleveurs sont responsables. »
Préférer :
« Le 15 septembre par exemple, des animaux ont pénétré dans telle parcelle et les dégâts constatés ont été évalués à… »
Règle 4 : Les accusations doivent être vérifiées.
Règle 5 : Les décisions doivent être acceptées par les parties.
- Construire un accord local de réconciliation
La réconciliation ne doit pas se limiter à : « Nous nous pardonnons et nous vivons ensemble ». Il faut produire un accord concret.
Par exemple :
Article 1 — Délimitation des espaces
Identifier : champs, pâturages, couloirs de passage, zones de repos, points d’eau, espaces communautaires.
Article 2 — Calendrier agricole et pastoral
Définir : période des cultures, période de récolte, période de transhumance, périodes d’accès aux pâturages.
Article 3 — Gestion des dégâts champêtres
Prévoir une procédure :
Plainte → constat → évaluation → dialogue → indemnisation éventuelle → clôture du dossier.
Article 4 — Gestion des points d’eau
Déterminer : horaires, accès des animaux, accès des populations, entretien, responsabilité de gestion.
Article 5 — Couloirs de transhumance
Les couloirs doivent être identifiés, matérialisés lorsque cela est possible et protégés contre les occupations.
- Mettre en place un mécanisme permanent de prévention
C’est probablement l’élément le plus important.
Créer un Comité local de prévention et de gestion des conflits agriculteurs-éleveurs
Il pourrait comprendre :
- 3 représentants des agriculteurs,
- 3 représentants des éleveurs,
- 2 représentants des femmes,
- 2 représentants des jeunes,
- 1 représentant de la mairie,
- 1 représentant de l’administration,
- 1 représentant des services techniques,
- 2 autorités traditionnelles,
- 1 représentant de la société civile.
Le nombre peut naturellement être adapté à chaque commune.
Ses missions
Le comité doit :
- surveiller les zones à risque,
- recevoir les plaintes,
- intervenir rapidement après un incident,
- organiser les médiations,
- vérifier les dégâts,
- faciliter les accords,
- prévenir les représailles,
- suivre les engagements,
- transmettre les cas graves aux autorités compétentes.
- Mettre en place un système d’alerte précoce
Dans les zones fragiles comme le centre du Mali, il faut intervenir avant que le conflit ne devienne violent.
Créer un réseau de personnes-relais dans tous les villages.
Lorsqu’un incident est signalé :
Incident → alerte → vérification → médiation rapide → accord → suivi.
Exemples d’alertes :
- arrivée massive de troupeaux,
- destruction de cultures,
- affrontement entre agriculteurs et bergers,
- occupation d’un couloir,
- conflit autour d’un point d’eau,
- menace ou mobilisation de groupes de jeunes,
- rumeur susceptible de provoquer des représailles.
- Une démarche spécifique pour le Centre du Mali
Pour une intervention au Centre du Mali, je recommande de construire le programme autour de 5 piliers :
Pilier 1 — Connaissance du conflit
Diagnostic, cartographie, enquête et identification des zones sensibles.
Pilier 2 — Dialogue
Consultations séparées puis dialogues intercommunautaires.
Pilier 3 — Gestion de l’espace
Délimitation et sécurisation : espaces agricoles, espaces pastoraux, couloirs, points d’eau, zones de repos.
Pilier 4 — Réconciliation
Médiation, réparation, pardon, restauration de la confiance et rencontres communautaires.
Pilier 5 — Prévention
Comités locaux, mécanisme d’alerte précoce et règlement rapide des incidents.
- Les erreurs à éviter
Une bonne démarche de réconciliation doit absolument éviter :
- organiser une grande réunion sans diagnostic préalable,
- imposer une solution venant de l’extérieur,
- désigner publiquement un groupe comme responsable,
- exclure les femmes et les jeunes,
- ignorer les droits fonciers,
- confondre réconciliation et abandon des revendications légitimes,
- promettre des indemnisations sans mécanisme financier,
- signer un accord sans mécanisme de suivi,
- oublier les facteurs économiques et environnementaux,
- traiter un conflit local uniquement comme un problème sécuritaire.
- Schéma global recommandé
- Diagnostic
- Identification des acteurs
- Cartographie des conflits
- Consultations séparées
- Analyse des causes profonde
- Dialogue agriculteurs–éleveurs
- Médiation
- Accord local
- Délimitation des espaces et règles d’utilisation
- Réconciliation communautaire
- Comité local de suivi
- Système d’alerte précoce
- Évaluation périodique
Pour le GLCT-C10 Sourou
Compte tenu de votre travail sur le GLCT-C10 Sourou, cette démarche pourrait être transformée en un véritable « Programme transfrontalier de prévention, de gestion des conflits et de réconciliation entre agriculteurs et éleveurs dans l’espace GLCT-C10 Sourou » avec :
- diagnostic détaillé des conflits,
- cartographie des zones conflictuelles,
- méthodologie d’enquête,
- questionnaires pour agriculteurs et éleveurs,
- guide des consultations villageoises,
- dispositif de médiation,
- modèle d’accord communautaire,
- comité de réconciliation,
- mécanisme d’alerte précoce,
- plan d’action sur 12 mois,
- budget détaillé en FCFA,
- cadre logique,
- indicateurs de résultats,
- rôle du GLCT, des communes et des autorités,
- dispositif spécifique Mali–Burkina Faso.
Ce format serait particulièrement adapté pour présenter ensuite le programme à des partenaires comme GIZ, HCR, PAM, FAO, PNUD et l’Union européenne.
Dr Atimé Djimdé
.Maire de la commune rurale de Koro
.Président du GLCT-C10 Sourou
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