Au Mali, la fuite des cerveaux dans le secteur universitaire prend une ampleur inquiétante. Plusieurs enseignants-chercheurs, pourtant fonctionnaires d’État, ont abandonné leurs postes pour rejoindre des établissements guinéens. Ce phénomène, nourri par la recherche de meilleures conditions de travail et de rémunération, fragilise directement l’enseignement supérieur malien. Derrière ces départs se dessine une crise structurelle qui menace la continuité du service public universitaire et l’avenir de la jeunesse.
Le ministre de l’enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Bourema Kansaye, a dénoncé dans un communiqué, en date du 22 janvier 2026 « de nombreux cas d’abandon de postes ». Il a rappelé que l’absence injustifiée constitue une violation des obligations statutaires prévues par l’ordonnance de 2017. Les responsables des institutions universitaires ont été invités à prendre des mesures disciplinaires et à trouver des solutions pour ramener les enseignants concernés à leurs postes. Mais ce rappel administratif ne suffit pas à masquer la profondeur du malaise.
Une crise structurelle au-delà des sanctions
Au-delà des sanctions envisagées, cette situation révèle une incapacité de l’État à retenir ses élites intellectuelles. La mondialisation du savoir et la concurrence régionale accentuent cette mobilité incontrôlée. Le Mali se retrouve ainsi face à une crise silencieuse qui fragilise son système universitaire et met en péril la formation de sa jeunesse. Les départs prolongés ou définitifs des enseignants-chercheurs traduisent une perte de confiance dans les institutions et une quête de stabilité ailleurs.
Les conséquences sont immédiates pour les étudiants. La disponibilité des enseignants-chercheurs s’est réduite dans plusieurs filières, entraînant des tensions sur les volumes d’enseignement. Des cours ont été mutualisés, des programmes réorganisés, mais la qualité de l’encadrement scientifique s’en trouve affectée. Les masters professionnels et les thèses sont particulièrement touchés, compromettant la formation de haut niveau et l’avenir académique des jeunes maliens. La continuité académique devient un défi quotidien.
Un marché de l’emploi saturé et des filières déconnectées
Le problème est aggravé par le fait que nombre de filières universitaires au Mali ne correspondent pas aux besoins du marché de l’emploi. Les étudiants, déjà confrontés à une insertion professionnelle difficile, voient leurs perspectives se réduire encore davantage. La fuite des enseignants accentue le décalage entre la formation reçue et les opportunités disponibles, renforçant le sentiment d’abandon et d’incertitude chez les jeunes diplômés. L’université malienne risque de produire des diplômés sans encadrement solide ni débouchés clairs.
Le Mali n’en est pas à sa première crise de fuite des cerveaux. Dans les années marquées par la transition militaire et la crise économique, des vagues d’enseignants avaient quitté le pays pour la Côte d’Ivoire ou le Gabon. Ces épisodes rappellent que lorsque les conditions de vie et de travail se dégradent, l’exode s’intensifie. La reconstruction du capital humain devient alors coûteuse et lente, laissant les étudiants dans une situation de vulnérabilité prolongée. L’histoire se répète, mais avec des enjeux encore plus lourds aujourd’hui.
Universités régionales fragilisées
L’ouverture d’universités dans les régions du Mali avait été saluée comme une avancée. Mais faute de moyens suffisants, ces institutions risquent de perdre leurs enseignants au profit de capitales mieux dotées ou de pays voisins. Les besoins en logements, bibliothèques, internet haut débit et sécurité des campus sont criants. Sans un accompagnement solide, la décentralisation académique pourrait se transformer en échec, au détriment des étudiants des régions. La promesse d’un accès équitable à l’enseignement supérieur reste fragile.
Le salaire des enseignants-chercheurs reste un point de rupture. Au Mali, les rémunérations stagnantes et les primes irrégulières alimentent la frustration. Les enseignants estiment ne pas être suffisamment valorisés, ce qui les pousse à chercher ailleurs des conditions plus compétitives. En Guinée, les salaires plus attractifs et un environnement de travail stabilisé apparaissent comme une alternative séduisante. Si rien n’est fait, l’enseignement supérieur malien risque de se vider de ses forces vives, laissant les étudiants sans encadrement adéquat. Mais il y a des enseignants-chercheurs patriotes, qui n’accepteront jamais l’eldorado d’ailleurs malgré les conditions très défavorables au Mali.
Les solutions attendues
Pour inverser la tendance, des politiques publiques ambitieuses sont nécessaires. Des contrats pluriannuels, l’indexation partielle des salaires, des fonds compétitifs de recherche et des primes d’encadrement sont recommandés. Une simplification administrative et une gestion numérique des carrières pourraient faciliter la mobilité interne et restaurer la confiance. Ces mesures, articulées à une stratégie de financement soutenable, permettraient de retenir les talents et de stabiliser le système universitaire. Sans elles, l’exode se poursuivra inexorablement.
Les étudiants maliens se retrouvent au cœur de cette crise. Déjà confrontés à des filières déconnectées du marché de l’emploi, ils voient leurs enseignants partir vers la Guinée. La qualité de leur formation est menacée, et leur insertion professionnelle devient encore plus incertaine. La fuite des cerveaux n’est pas seulement une perte pour l’État, mais une menace directe pour l’avenir de la jeunesse et pour la compétitivité du pays. Le sort des étudiants illustre la gravité d’une crise qui dépasse le cadre académique.
Un cap à fixer
La crise actuelle impose une vision partagée de l’enseignement supérieur au Mali. Des objectifs mesurables, des évaluations régulières et une transparence budgétaire renforcée sont indispensables. L’avenir de la formation repose sur la stabilité des équipes et sur la qualité de la recherche. Un investissement soutenu créerait un cercle vertueux : attractivité accrue, innovation et retombées économiques tangibles. Sans cela, le Mali risque de voir ses étudiants formés ailleurs, au détriment de son propre développement.
La fuite des cerveaux au Mali révèle une fragilité structurelle de l’enseignement supérieur. Les enseignants-chercheurs, fonctionnaires d’État, abandonnent leurs postes faute de valorisation et de perspectives. Les étudiants, déjà confrontés à des filières peu adaptées au marché de l’emploi, voient leur avenir compromis. L’État malien doit agir rapidement pour éviter que ses universités ne se vident de leurs forces vives. Car derrière chaque départ, c’est une génération entière qui se retrouve privée d’encadrement et de perspectives.
Ibrahim Djittèye
Source: LE CANARD DE LA VENISE
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